Information / Actualité

La Bioéthique

Epistémologie. Science et conscience

Texte de Raoul Giret,
Président de l'Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin
(résumé de sa conférence du 29 octobre 2002)

La Mondialisation est généralement perçue comme une ouverture des frontières de l'économie et des finances à l'échelle planétaire entraînant une lutte sans merci au profit des plus riches, écrasant les plus faibles, collectivement et individuellement.
Conséquence du développement des moyens de communication entraînant un accroissement très rapide du rayon d'information de chaque être humain par la radio et la télévision. Processus inexorable qui élargit l'horizon de chacun et peut lui ouvrir une conscience régionale ou planétaire, mais peut être source de frustration suscitant des flux migratoires difficilement acceptés par les pays riches.
Que propose Teilhard de Chardin ? La Planétisation, ainsi nomme-t-il la Mondialisation, est la conséquence de la convergence de l'Humanité qu'il appelle de tous ses vœux puisqu'il affirme que l'Humanité prenant conscience de l'Evolution en devient responsable ! Nous entrons, écrit-il, dans l'Ultra-Humain, phase de convergence volontaire de l'Humanité. Cette responsabilité implique des choix, lesquels ?

La vision de Teilhard est fondée sur deux piliers : l'Evolution et l'Homme

L'Evolution est une histoire, celle de la montée de la complexité par des synthèses successives. Le Pas de la Vie et le Pas de la Pensée sont des discontinuités majeures ; le second est associé à l'apparition de l'Homme, au sommet de la complexité.
Les singularités de l'Homme se manifestent dans son comportement. Alors que les êtres vivants sont fondés sur une mémoire propre, la mémoire génétique, avec l'Homme apparaît une nouvelle mémoire : la mémoire culturelle sociale nourrie par la créativité de tous les hommes et transmise par la parole et l'éducation. Les êtres humains sont des Personnes capables d'amour, libres, astreintes au choix, choix qui les rend responsables. Les relations interpersonnelles les font vivre et grandir, elles font progresser la personnalisation.
Les hommes, biologiquement insérés dans la Biosphère, l'enveloppe vivante de notre planète minérale, participent à ses équilibres tandis que leurs consciences de personnes humaines s'unissent dans la Noosphère, " la sphère des esprits, des âmes " qui enveloppe la Biosphère. La relation entre Biosphère et Noosphère se développe dans l'Humanité, ensemble d'êtres de chair et d'esprit. L'Evolution biologique a conduit à l'équilibre global de la Biosphère, l'Evolution culturelle sociale humaine doit conduire à l'équilibre noosphérique de l'Humanité perçue comme un ensemble global.
Seules les personnes humaines, intersections de la Biosphère et de la Noosphère, peuvent rechercher volontairement les structures et les équilibres qu'elles appellent de leur intelligence et de leur cœur. La Personne humaine possède les moteurs nécessaires pour poursuivre l'Evolution dans sa phase culturelle sociale :
- sa créativité personnelle pour imaginer et réaliser de nouvelles structures sociales,
- sa capacité d'aimer lui offrant le ciment pour stabiliser ces structures,
- son désir d'absolu qui peut soutenir son effort.

Ils sont en elle et elle seule peut les mettre en œuvre. Nécessaires à la poursuite de l'Evolution, la Personne humaine en est responsable. C'est le projet que Teilhard propose aux femmes et aux hommes pour que la Planétisation conduise à une Humanité où tout être humain puisse s'épanouir, devenir plus humain dans la société de demain.

Raoul GIRET est l'auteur de " Teilhard aujourd'hui ", Aubin éditeur, 1996, collection " Sciences et spiritualité, Epistémologie
http://www.teilhard.org

 

Procréation et eugénisme (Comité de Bioéthique)

Entretien avec Axel KAHN
Généticien, médecin, membre du Comité consultatif national d'éthique

L'homme, réduit à sa carte d'identité génétique, donc à 30 000 gènes, n'est-il pas décevant pour le chercheur que vous êtes ?

Axel KAHN: Il était stupide d'imaginer que les hommes devaient avoir une carte génétique plus élaborée que les autres êtres… La carte génétique de l'être humain nous est bien suffisante pour expliquer ce que nous sommes. L'évolution nous a permis de sélectionner non un plus grand nombre de signes, mais la combinaison de ces signes.


La génétique, l'homme et l'éthique. Qu'entraîne la connaissance du génome humain pour l'homme ?

Axel KAHN: Le premier objectif de la science est de comprendre et non de donner un plus grand pouvoir à l'homme. Le fait de connaître les 30 000 gènes de l'homme, à ce titre, permet de disposer d'un dictionnaire. Au demeurant, ce dernier ne permettra pas d'imaginer la diversité des êtres humains, mais simplement d'élaborer une définition initiale. La signification des gènes est combinatoire. La modification d'un simple signe peut entraîner une modification globale de la signification de l'ensemble.
Nous devons pourtant demeurer lucides et prudents : le savoir n'implique pas automatiquement le pouvoir de soigner les maladies ou d'en limiter l'étendue. C'est en ce point de la rencontre entre savoir et pouvoir que se situent des problèmes éthiques. En effet, le destin biologique des individus intéresse les assurances privées dans la contractualisation engagée, les entreprises, au moment des embauches ou les banques, dans le cas d'une demande de prêt. La capacité intéressante de prédire constitue donc un pouvoir qu'il convient de maîtriser. Le savoir peut en effet entraîner une stigmatisation des individus.

N'existe-t-il pas des limites aux manipulations génétiques, notamment en termes de diagnostic prénatal ? Ne rencontre-t-on pas un danger d'uniformisation de la société ?

Axel KAHN: Aujourd'hui, un couple qui souhaite interrompre une grossesse a la possibilité de le faire. Il n'existe donc pas de raison de ne pas fournir un diagnostic prénatal au couple, qui en fera ce qu'il veut. Dans certains cas, les vies à venir sont programmées pour être dramatiques et douloureuses. Dans de telles conditions, le fait de donner aux parents la possibilité de choisir que cette vie n'advienne pas constitue un demi-mal et tout au moins une amélioration de la situation antérieure.
Le problème majeur qui se pose dans ce cadre est moral. Le couple prend la décision d'avoir un enfant et prend ensuite de nombreuses autres décisions, dans le domaine de l'éducation, de la religion, etc.
Aucune de ces décisions n'est irréversible. Culturellement et anthropologiquement, être bon père ou bonne mère consiste à reconnaître que l'enfant est différent de soi, et à l'aider à cheminer vers l'épanouissement de cette singularité. Dans cette conception, de quel droit un père ou une mère pourrait-il décider pour son enfant de quelque chose d'aussi irréversible que son sexe ? Un problème fondamental se pose en termes de limites de la liberté de décision des parents par rapport à l'enfant. Ces propos valent, bien entendu, pour le clonage.

La révision des lois de bioéthique et utilisation d'embryons humains à des fins de recherche médicale.

Axel KAHN: Le statut de l'embryon humain pose problème et relève de convictions purement individuelles. En tant que tel, l'embryon humain, parce qu'il peut constituer les prémisses d'une personne humaine, donc potentiellement formidable, a droit à la considération et à la reconnaissance d'une singularité. Par ailleurs, il est impossible de considérer la valeur d'un objet indépendamment de la valeur que cet objet a pour les autres. Il en est ainsi des totems pour certaines tribus. A ce titre, l'embryon est regardé par tellement de personnes comme ayant une valeur humaine considérable, qu'une humanité est fabriquée. Au-delà des références philosophiques, la singularité de l'embryon ne peut être niée.
Aujourd'hui, du fait de la procréation médicale assistée, il existe de nombreux embryons surnuméraires. Ces embryons sont congelés et sont destinés à mourir. Le fait de les utiliser pour une recherche dont on espère des résultats en termes d'améliorations de traitements pour certains malades ou de la fécondité, correspond-il à un manque de respect à l'égard de l'embryon ? Je ne le pense pas personnellement. La recherche sur l'embryon surnuméraire et le respect envers l'embryon ne sont pas des notions antinomiques.
Le problème du clonage thérapeutique est bien différent, qui consiste en la création d'embryons destinés exclusivement à la recherche. Il va s'agir de créer des populations cellulaires particulières. Les perspectives médicales en sont importantes. Au demeurant, nous sommes loin de pouvoir offrir à des malades une telle thérapeutique. Un long travail reste à effectuer, qui pourrait être mené sur les embryons surnuméraires. Une autre possibilité consisterait à soigner les malades par le biais de cellules jeunes qui existent dans l'organisme humain.
L'éthique est la morale de l'action. Il est possible de développer deux logiques morales par rapport à cette question, toutes deux recevables, l'une étant positive et l'autre négative. Nous devons trancher sur une base d'efficacité. Les objections morales sont nombreuses. Il va de soi qu'une loi qui autorise la fabrication d'embryons clonés en quantité facilite les conditions de la transgression éventuelle d'une loi qui interdirait le clonage reproductif.
Il en est de même avec le fait d'installer une armurerie au Val Fourré ! Malgré l'interdiction de se servir d'armes, cette mesure n'est pas prudente…

Quel est le rôle du Comité consultatif national d'éthique dans ce cadre ? Comment sont choisis ses membres?

Axel KAHN: Ce comité est pleinement consultatif et n'a aucun pouvoir. Sur le thème du clonage thérapeutique, il n'est pas parvenu à trouver un accord. Quoi qu'il en soit, son rôle était de présenter le problème aux citoyens et de dire que le consensus n'était pas possible. Les citoyens doivent être informés de la réalité scientifique et de la signification philosophique de celle-ci.
Le comité d'éthique est composé de 41 personnes, nommées par les différents pouvoirs et centres de recherche.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur les problèmes d'ordre social liés à la possibilité d'un diagnostic prénatal ?

Axel KAHN: Je doute que les êtres humains renoncent à la manière actuelle de faire des enfants pour ne procéder que par clonage ! Je doute également du fait qu'un tri systématique des embryons soit effectué. En revanche, la connaissance du destin biologique des individus peut modifier les bases de notre société.Il existe trois types d'assurances. Dans la sécurité sociale, le principe dominant est celui de l'égalité. L'individualisation du risque n'est pas considérée. Dans les mutuelles, le même principe devrait exister, avec une mutualisation des risques. Dans l'assurance individuelle, enfin, qui est un contrat privé, c'est l'équité qui prime. On ne paye que pour ce que l'objet vaut. Si les tests génétiques peuvent être utilisés, dans ce domaine, de manière significative, ils le seront et engageront un système redoutable. Bien évidemment, la loi peut interdire l'utilisation de tests génétiques. Toutefois, elle ne peut pas interdire la négociation d'un contrat avantageux pour les individus qui ont réalisé des tests génétiques et savent qu'ils sont bons. En ce sens, un débat doit se produire dans la société, puisque les mesures législatives ne suffisent pas.

L'exploitation commerciale du génome humain ouvre donc des perspectives au capitalisme. Le capital génétique de la population Islandaise est commercialisé. Comment une telle appropriation est-elle possible ?

Axel KAHN: La biotechnologie consiste dans la mise de la vie au service de l'homme. Dès lors que l'on peut améliorer cela par le biais de gènes, on aboutit à des biotechnologies de troisième génération, qui constituent un marché gigantesque, en termes de pharmacie ou d'agriculture. La matière première de ce marché est le gène. Dès lors, le gène engage la mise en place de stratégies pour s'assurer un accès à la matière première. La prospection génétique peut alors être équivalente à la prospection minière…
Le fait de breveter un gène constitue un acte singulier. Le brevet est une forme de contrat entre l'inventeur et la société, permettant à l'inventeur de profiter du fruit de son invention pendant 20 ans. Depuis quelque temps, la brevetabilité est allée de plus en plus en amont. Aujourd'hui, il est possible de considérer que les gènes sont une matière première brevetable et d'avoir des droits de propriété industrielle sur eux. Cet aspect est dramatique, en ce qu'il freine l'accès à la connaissance.

Quelles seraient les conséquences d'une telle appropriation des gènes par des sociétés privées sur la recherche et en particulier sur les maladies orphelines ?

Axel KAHN: Les maladies orphelines sont en fait orphelines de marché. Les laboratoires doivent en effet entrer dans leurs frais…
Il existe des domaines où l'économie de marché ne permet pas de faire face à toutes les situations : la production alimentaire et la santé. Une entreprise pharmaceutique est une entreprise capitaliste. Ce n'est donc pas elle qui fabriquera un médicament là où il n'existe pas de marché. La société doit créer les conditions pour que ces médicaments soient malgré tout fabriqués. Il convient de trouver des formes d'entraide en dehors de l'économie de marché.

Axel Kahn est Directeur de l'Institut Cochin, 22, rue Méchain 75014 Paris - tél: 0140516457
kahn@cochin.inserm.fr

 

 

Politiques sanitaires et alimentaires (OGM)

Intervention publique de Yves Hérody , Directeur de recherche au CNRS,
Expert en pédologie, au 8ème Congrès de la Coordination Rurale - Lons le Saunier, décembre 2001


Sur le sol nous avons un grand nombre de connaissances …
Mais tout ce que je sais en agriculture aujourd'hui je l'ai appris avec des agriculteurs. C'est important car cela veut dire que l'éclairage que j'ai de la question agricole, et on va le voir de la crise agricole, ce n'est pas un éclairage théorique ou un éclairage d'un certain milieu.
La crise agricole est réelle, elle en a des symptômes et des effets. La plupart des démarches que je vois aujourd'hui sont essentiellement des démarches techniques or dans l'histoire de l'humanité toutes les fois qu'on a fait évoluer la technique sans se soucier du facteur humain on s'est cassé la figure. Alors il faut faire attention de ne pas faire aujourd'hui la proposition d'un contre système technique qui ne chercherait pas à résoudre les causes profondes de la crise.
En ayant une bonne connaissance des conditions historiques de l'état présent vous êtes en mesure de traiter non pas les symptômes d'une crise mais les causes.


Les causes de la crise agricole
La crise agricole il faut en chercher ses origines très loin. Je la situe dans la guerre de 14. C'est le début de l'hémorragie rurale. Mais beaucoup plus perverses ont été les conséquences de la guerre de 14. Une espèce de paranoïa s'est emparée de nos dirigeants afin de masquer comme d'habitude les responsables réels, cela a été d'organiser la société, la reconstruction de manière très jacobine qui est devenue très stalinienne.

La pensée unique
L'organisation agricole française dès les années 20 a été une organisation de type monolithique, un seul syndicat, une seule banque, une seule sécurité sociale, un seul type d'enseignement, une seule idée et un seul modèle. Des preuves : Prenons en quelques unes dans les symptômes de la crise.
Exemples : La vache folle, le principe de fertilisation, l'analyse du sol et enfin nous ouvrirons une parenthèse sur le système de subventions.
Cette unicité du système agricole français s'est justifiée au niveau politique par un souci de défense nationale. Quand on étudie l'histoire de l'azote en France on comprend que l'intérêt n'a pas d'abord été agricole mais fut avant tout un problème de défense nationale qui a nécessité cette organisation.
Le problème fondamental de la crise agricole aujourd'hui est que le système de pensée unique en court-circuitant toute autre pensée, tout autre système alternatif a fait que la moindre des erreurs dans un système aussi monolithique se répercute sur l'ensemble de l'organisation. Et lorsque je parle de cette pensée unique ne croyez pas que c'est artificiel, il suffit de se rappeler comme ont été traités les agriculteurs bio des années 60, tournés en dérision. Il est vrai qu'il y avait des incohérences techniques mais faut-il leur reprocher quand il y avait tout à réinventer. Je pourrais citer aussi des affaires de monopole et d'hégémonie, le Jura vit encore douloureusement l'affaire Richème.

La vache folle
Il n'y a pas que des vérités scientifiques et techniques mais souvent des hypothèses. Par exemple on dit que la vache folle est la conséquence des farines de viande mais on n'en est pas sûr. La science a un peu remplacé la religion d'avant Galilée elle est pourrie de certitudes dont certaines sont fausses.
Il n'y a évolution que lorsque vous avez une erreur reconnue et corrigée. Notre vache folle on ne sait pas quelle est l'origine exacte, si ce n'est un concept scientifique totalement erroné, une hypothèse de travail qui aurait du être une hypothèse de progrès mais qu'on a donné comme un dogme : le dogme de l'équivalence des aliments. On fait une ration merveilleuse sur le papier : il faut tant d'azote, tant d'énergie, tant de ceci, tant de cela et une fois qu'on a mis cela sur le papier on va chercher la moins chère. Or la moins chère c'est la merde ! il faut revoir l'intégralité de notre concept sur l'alimentation animale et revenir à l'animal et non au modèle mathématique. C'est la vache qui a raison c'est jamais nos modèles.

La fertilisation
Mais on n'est pas exempt d'utiliser toutes les ressources de la modernité pour optimiser un système sol plante au profit d'une valeur ajoutée en agriculture. Cela me paraît être une meilleure solution que de vouloir recycler en permanence des déchets qu'on sait être pour des raisons énergétiques non seulement mauvais mais pervers. On a le même problème avec les fertilisants. La pensée unique vous dit dans le monde entier que les plantes se nourrissent exclusivement de sels minéraux en solution dans l'eau, donc sans engrais solubles, il n'y a pas de production possible. Totalement idiot. Il y a des millions de plantes qui poussent sans ce système là. Le problème est que l'on a d'autres systèmes de fonctionnement qui sont plus pointus, plus difficiles mais lorsque vous avez une gestion organique qui va correspondre à l'optimum permis par votre sol à l'optimum de son fonctionnement eh bien vous allez pouvoir minéraliser quelque chose qui semble venir d'ailleurs.

L'analyse de terre
Quel n'a pas été mon effarement de voir que l'analyse de routine en agriculture est restée intégralement celle qui a été publiée en 1933 par Demolon et Leroux. Elle correspond exactement aux objectifs de l'époque, à un mode agricole aujourd'hui obsolète car il a engendré la crise. Pendant ce temps là dans les universités, les centres de recherche, chez les scientifiques on faisait un progrès considérable. Dès 1955 on connaissait toutes les lois de fonctionnement organique des sols. On connaissait l'ensemble de la valorisation de l'altération des minéraux dans le sol, on avait toutes les informations nécessaires pour comprendre comment une plante pousse et va organiser le carbone et l'énergie. Et pendant ce temps là l'agriculture restait dans un état de sous développement scientifique dont je n'ai pas encore compris l'origine. Est-ce le hasard ? Je n'y crois pas. Est-ce une volonté ? Sans doute. il faut changer non pas la technique mais l'approche humaine. Il est fini le temps où l'on vous fait une ordonnance : " dis-moi ce que je dois mettre dans mon champ et fous-moi la paix avec tes théories ".

Le rôle du conseiller
Aujourd'hui le rôle du conseilleur (qui n'est pas le payeur mais le payé ! ) n'est pas de vous donner la solution mais de vous amener les éléments d'une réflexion et en définitive la solution c'est vous qui devez la trouver, y compris de ne pas suivre la conclusion à laquelle on arrive, si intuitivement vous vous dites j'ai envie d'essayer autre chose, c'est votre droit le plus fondamental.
L'agriculture a souffert d'un sous développement de la formation et de l'information, eh bien rattrapons le temps perdu en ayant de la formation de haut niveau sans cesse répétée.
Redonner aux paysans l'autonomie de décision :
Quand j'arrive dans une ferme bien qu'étant spécialiste, je n'ai pas la solution comme un grand Gourou qui arrive et qui sait tout. C'est la rencontre de quelqu'un qui a eu la chance de voir une multitude de situations et de bêtises et de quelqu'un qui est chez lui, et qui finit en voyant toujours son sol par ne plus le voir. Lorsque j'entends les analyses de la crise aujourd'hui tout le temps je vois revenir la notion de production. Tout est centré sur la production. Ne faudrait-il pas imaginer un jour recentrer un peu sur le producteur et non pas sur la production. La morale de base consiste à savoir le bien et le mal, je l'applique d'une façon très pragmatique au bien-faire et au mal-faire. Qu'est-ce que la qualité si ce n'est le résultat d'un bien-faire.

Les subventions
Un système de subvention va toujours favoriser celui qui cherche à le contourner. Autrement dit la subvention favorise plus le tricheur que l'honnête homme. Comme c'est un système qui en contrepartie collecte de l'information jusqu'au nombre d'œufs pondus par la poule de la voisine, cela permet un contrôle total. Je fais un parallèle avec l'aide humanitaire, il y a des fois l'agriculture est quasiment de l'aide humanitaire, eh bien j'ai pu voir les ravages effarants d'une aide humanitaire de longue durée dans les pays en voie de développement.

Le fruit du travail
Attention, je conçois une aide d'urgence, l'aide du coup dur,en cas de catastrophes climatiques. (On a une société riche qui produit de la richesse en continu, utilisons là pour ça). Mais un système d'aides continu aboutit toujours à des effets pervers. La monoculture produit par exemple des effets pervers sur des sols qui ont perdu la moitié de leur potentiel de fertilisation naturelle en moins de 50 ans là où ils auraient du mettre 1 000 à 1 500 ans, c'est l'effet pervers d'une culture assistée. On ne cultive plus alors en fonction du sol mais en fonction de ce qui paye le plus. En plus et je vais vous faire mal mais le système de subventions, atteint votre dignité. Ici vous êtes au pays des " fruitières ", ce n'est pas le travail qui fait la grandeur de l'homme, c'est le fruit du travail, parce que dans le fruit du travail on y trouve la fierté, avec la subvention vous la perdez votre fierté, vous n'en avez plus rien à faire de ce que vous faites.
Quand on voit la douleur aujourd'hui des éleveurs confrontés à l'ESB dont on emmène les bêtes, c'est pas seulement du pognon contre les bêtes ! L'immense souffrance intérieure n'a pas de prix. Ce n'est pas économique mais attention : une société ne vit pas que d'économie. Elle s'enrichit d'économie mais elle ne vit pas d'économie. Ce fruit du travail c'est celui sur lequel il faut recentrer l'agriculture.


Extraits de quelques réponses aux questions des congressistes<br>

Sur les analyses
Il existe une vingtaine de techniques différentes pour la CEC, pourquoi la méthode internationale a-t-elle retenu celle qui permet de conclure au plus grand apport d'engrais ? ! … Cela pose problème.
Il faut faire attention au fait que la connaissance d'un sol, ce n'est jamais le laboratoire qui vous la donnera. Vous devez d'abord et avant tout aller dans votre parcelle, ouvrir un trou, observer. 80 % de l'analyse se fait à l'observation et 20 % c'est le laboratoire qui aide à comprendre.

Qualité et sol
Plus on va aller vers " l'organic farming ", c'est à dire d'abord l'optimisation des matières organiques et des cycles pedo plus il faut être technique, vous avez moins droit à l'erreur. 2ème aspect de la question : la qualité cela reste encore un mot. On n'a pas beaucoup de critères pour définir la qualité. On ne paye pas la qualité parce qu'on ne sait pas la mesurer.
Dans les vins, on reconnaît facilement la qualité, pour les céréales c'est beaucoup plus difficile.
Si les sols du monde étaient correctement cultivés non pas au maximum mais à l'optimum permis par chaque sol on pourrait nourrir 20 fois la population mondiale actuelle sans avoir recours aux OGM etc…
Là aussi il faudra vous enlever de la tête cette espèce de désinformation qui consiste à dire qu'on peut faire n'importe quoi, n'importe où. La gestion organique lorsqu'elle correspond exactement au potentiel du sol permet non seulement des rendements élevés mais aussi de faire durer l'outil de production. Elle ne l'épuise pas.

Boues
Avec les engrais azotés dont je viens de vous parler on a encore sollicité les paysans que l'on venait de saigner à la guerre de 14 pour leur dire : vous avez un rôle social à jouer. Les boues aujourd'hui, même problème : rôle social de l'agriculture.
Je suis clair et net : l'agriculture n'a pas besoin des boues. C'est pas moi qui le dit, c'est le 1er rapport de l'académie de médecine.
Le problème des boues n'est pas les métaux lourds qu'il faut regarder par rapport à la mobilité dans le sol et au dosage. Quand on dose c'est mieux que quand on ignore tout. Par contre le risque microbien est majeur, car les boues de station sont issues d'un procédé par oxydation des microbes donc il va sélectionner des microbes les plus résistants à l'oxydation. Or le sol fonctionne aussi comme ça par oxydation mais il est moins performant car il consomme beaucoup moins d'énergie extérieure qu'une station d'épuration. Donc vous ne pouvez pas demander à un sol de maîtriser des microbes qui sortent d'un processus qui les a renforcés. Or les deux microbes les plus fréquents dans les boues sont (source Ecole de Santé de Rennes) la salmonelle et la listéria. Donc aujourd'hui et notamment dans la zone à Comté la situation est claire : les boues non seulement vous n'en avez pas besoin mais en plus pour un fromage au lait cru si vous voulez le tuer mettez des boues.

Labour ou non labour
Il est vrai que certains sols sont esquintés par le labour et il est aussi vrai que d'autres demandent à être labourés.
Il n'y a que des situations particulières et régionales. Ce qui est valable dans une ferme et même parfois seulement dans une partie de la ferme est déconseillé ailleurs.
En Seine et Marne j'ai eu à traiter un sol qui après 6 ans de méthode culturale simplifiée est devenu intégralement pétrifié, pris en masse, compacté. Il n'y a plus qu'une solution, c'est de le remettre en forêt.
Donc travail optimal avec réflexion sur l'outil. Après l'environnement ne sera plus un souci mais une conséquence. Opposer agriculture et environnement, dire que l'agriculture ne peut être que polluante est imbécile. Certes une pollution, c'est une pollution mais c'est aussi un énorme cri d'alerte du sol qui dit halte, au feu.

Les autres méthodes
Toutes les fois que j'entends dire qu'une méthode va sur tous les sols, je me mets en colère. Cela n'existe pas. Il n'y a aucune méthode au monde qui puisse aller dans tous les sols pour la simple et bonne raison que tous les sols sont différents et que certains demandent le contraire des autres. C'est le produit qui a raison et qui justifie la méthode. Quand une technique devient un dogme, je suis contre par principe. Une technique qui fait partie d'un ensemble d'outils que l'on amène à l'agriculteur en tant que système de décision : je suis pour.
La méthode PIGEON est très bien adaptée à certains sols. Il y a des sols où ça ne va pas du tout. Je ne suis pas contre tout, non je suis contre rien du tout,
On ne fera pas l'économie d'une révolte dans les années à venir car il y a tout un système de verrouillage qui fait qu'on ne peut pas laisser l'évolution agricole se faire par ceux qui sont à l'origine de la crise. Mais prenez garde à ce qu'en agissant comme ça d'une manière désespérément humaine vous ne reconstruisiez pas les mêmes causes qui produisent les mêmes effets.
Evitez l'organisation monolithique, évitez de décider à la place des autres et redonnez à chacun d'entre vous son pouvoir de décision, y compris de nous dire zut.
NDLR : On est loin de l'agriculture raisonnée ! ! !

Gibier et environnement
Le CTE était une bonne idée qui devient perverse. On ne peut pas à partir d'un système mauvais corriger les choses par des décisions techniques. Il faut d'abord changer le système.
Concernant l'environnement au sens général du terme, il m'est toujours apparu que le paysage ce n'est pas une fin en soi, c'est une conséquence. Les jardiniers du paysage, désolé, c'est une vision de citadins. Si la chasse est facteur d'équilibre, cela me paraît correct. Quand c'est un "viandar" qui tue pour vendre, je suis contre.
La nature ne fait pas de cadeau, si on laisse une espèce se développer aux dépens des autres cela peut avoir des conséquences fâcheuses, exemple le développement des campagnols.