Information / Actualité
La Bioéthique
Epistémologie.
Science et conscience
Texte
de Raoul Giret,
Président de l'Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin
(résumé de sa conférence du 29 octobre 2002)
La Mondialisation est généralement perçue comme
une ouverture des frontières de l'économie et des finances
à l'échelle planétaire entraînant une lutte
sans merci au profit des plus riches, écrasant les plus faibles,
collectivement et individuellement.
Conséquence du développement des moyens de communication
entraînant un accroissement très rapide du rayon d'information
de chaque être humain par la radio et la télévision.
Processus inexorable qui élargit l'horizon de chacun et peut lui
ouvrir une conscience régionale ou planétaire, mais peut
être source de frustration suscitant des flux migratoires difficilement
acceptés par les pays riches.
Que propose Teilhard de Chardin ? La Planétisation, ainsi nomme-t-il
la Mondialisation, est la conséquence de la convergence de l'Humanité
qu'il appelle de tous ses vux puisqu'il affirme que l'Humanité
prenant conscience de l'Evolution en devient responsable ! Nous entrons,
écrit-il, dans l'Ultra-Humain, phase de convergence volontaire
de l'Humanité. Cette responsabilité implique des choix,
lesquels ?
La vision
de Teilhard est fondée sur deux piliers : l'Evolution et l'Homme
L'Evolution est une histoire, celle de la montée de la complexité
par des synthèses successives. Le Pas de la Vie et le Pas de la
Pensée sont des discontinuités majeures ; le second est
associé à l'apparition de l'Homme, au sommet de la complexité.
Les singularités de l'Homme se manifestent dans son comportement.
Alors que les êtres vivants sont fondés sur une mémoire
propre, la mémoire génétique, avec l'Homme apparaît
une nouvelle mémoire : la mémoire culturelle sociale nourrie
par la créativité de tous les hommes et transmise par la
parole et l'éducation. Les êtres humains sont des Personnes
capables d'amour, libres, astreintes au choix, choix qui les rend responsables.
Les relations interpersonnelles les font vivre et grandir, elles font
progresser la personnalisation.
Les hommes, biologiquement insérés dans la Biosphère,
l'enveloppe vivante de notre planète minérale, participent
à ses équilibres tandis que leurs consciences de personnes
humaines s'unissent dans la Noosphère, " la sphère
des esprits, des âmes " qui enveloppe la Biosphère.
La relation entre Biosphère et Noosphère se développe
dans l'Humanité, ensemble d'êtres de chair et d'esprit. L'Evolution
biologique a conduit à l'équilibre global de la Biosphère,
l'Evolution culturelle sociale humaine doit conduire à l'équilibre
noosphérique de l'Humanité perçue comme un ensemble
global.
Seules les personnes humaines, intersections de la Biosphère et
de la Noosphère, peuvent rechercher volontairement les structures
et les équilibres qu'elles appellent de leur intelligence et de
leur cur. La Personne humaine possède les moteurs nécessaires
pour poursuivre l'Evolution dans sa phase culturelle sociale :
- sa créativité personnelle pour imaginer et réaliser
de nouvelles structures sociales,
- sa capacité d'aimer lui offrant le ciment pour stabiliser ces
structures,
- son désir d'absolu qui peut soutenir son effort.
Ils sont en elle et elle seule peut les mettre en uvre. Nécessaires
à la poursuite de l'Evolution, la Personne humaine en est responsable.
C'est le projet que Teilhard propose aux femmes et aux hommes pour que
la Planétisation conduise à une Humanité où
tout être humain puisse s'épanouir, devenir plus humain dans
la société de demain.
Raoul GIRET est l'auteur de " Teilhard aujourd'hui ", Aubin
éditeur, 1996, collection " Sciences et spiritualité,
Epistémologie
http://www.teilhard.org
Procréation et eugénisme (Comité de Bioéthique)
Entretien
avec Axel KAHN
Généticien, médecin, membre du Comité consultatif
national d'éthique
L'homme, réduit à sa carte d'identité génétique,
donc à 30 000 gènes, n'est-il pas décevant pour le
chercheur que vous êtes ?
Axel KAHN: Il était stupide d'imaginer que les hommes devaient
avoir une carte génétique plus élaborée que
les autres êtres
La carte génétique de l'être
humain nous est bien suffisante pour expliquer ce que nous sommes. L'évolution
nous a permis de sélectionner non un plus grand nombre de signes,
mais la combinaison de ces signes.
La génétique, l'homme et l'éthique. Qu'entraîne
la connaissance du génome humain pour l'homme ?
Axel KAHN: Le premier objectif de la science est de comprendre
et non de donner un plus grand pouvoir à l'homme. Le fait de connaître
les 30 000 gènes de l'homme, à ce titre, permet de disposer
d'un dictionnaire. Au demeurant, ce dernier ne permettra pas d'imaginer
la diversité des êtres humains, mais simplement d'élaborer
une définition initiale. La signification des gènes est
combinatoire. La modification d'un simple signe peut entraîner une
modification globale de la signification de l'ensemble.
Nous devons pourtant demeurer lucides et prudents : le savoir n'implique
pas automatiquement le pouvoir de soigner les maladies ou d'en limiter
l'étendue. C'est en ce point de la rencontre entre savoir et pouvoir
que se situent des problèmes éthiques. En effet, le destin
biologique des individus intéresse les assurances privées
dans la contractualisation engagée, les entreprises, au moment
des embauches ou les banques, dans le cas d'une demande de prêt.
La capacité intéressante de prédire constitue donc
un pouvoir qu'il convient de maîtriser. Le savoir peut en effet
entraîner une stigmatisation des individus.
N'existe-t-il pas des limites aux manipulations génétiques,
notamment en termes de diagnostic prénatal ? Ne rencontre-t-on
pas un danger d'uniformisation de la société ?
Axel KAHN: Aujourd'hui, un couple qui souhaite interrompre une
grossesse a la possibilité de le faire. Il n'existe donc pas de
raison de ne pas fournir un diagnostic prénatal au couple, qui
en fera ce qu'il veut. Dans certains cas, les vies à venir sont
programmées pour être dramatiques et douloureuses. Dans de
telles conditions, le fait de donner aux parents la possibilité
de choisir que cette vie n'advienne pas constitue un demi-mal et tout
au moins une amélioration de la situation antérieure.
Le problème majeur qui se pose dans ce cadre est moral. Le couple
prend la décision d'avoir un enfant et prend ensuite de nombreuses
autres décisions, dans le domaine de l'éducation, de la
religion, etc.
Aucune de ces décisions n'est irréversible. Culturellement
et anthropologiquement, être bon père ou bonne mère
consiste à reconnaître que l'enfant est différent
de soi, et à l'aider à cheminer vers l'épanouissement
de cette singularité. Dans cette conception, de quel droit un père
ou une mère pourrait-il décider pour son enfant de quelque
chose d'aussi irréversible que son sexe ? Un problème fondamental
se pose en termes de limites de la liberté de décision des
parents par rapport à l'enfant. Ces propos valent, bien entendu,
pour le clonage.
La révision des lois de bioéthique et utilisation d'embryons
humains à des fins de recherche médicale.
Axel KAHN: Le statut de l'embryon humain pose problème
et relève de convictions purement individuelles. En tant que tel,
l'embryon humain, parce qu'il peut constituer les prémisses d'une
personne humaine, donc potentiellement formidable, a droit à la
considération et à la reconnaissance d'une singularité.
Par ailleurs, il est impossible de considérer la valeur d'un objet
indépendamment de la valeur que cet objet a pour les autres. Il
en est ainsi des totems pour certaines tribus. A ce titre, l'embryon est
regardé par tellement de personnes comme ayant une valeur humaine
considérable, qu'une humanité est fabriquée. Au-delà
des références philosophiques, la singularité de
l'embryon ne peut être niée.
Aujourd'hui, du fait de la procréation médicale assistée,
il existe de nombreux embryons surnuméraires. Ces embryons sont
congelés et sont destinés à mourir. Le fait de les
utiliser pour une recherche dont on espère des résultats
en termes d'améliorations de traitements pour certains malades
ou de la fécondité, correspond-il à un manque de
respect à l'égard de l'embryon ? Je ne le pense pas personnellement.
La recherche sur l'embryon surnuméraire et le respect envers l'embryon
ne sont pas des notions antinomiques.
Le problème du clonage thérapeutique est bien différent,
qui consiste en la création d'embryons destinés exclusivement
à la recherche. Il va s'agir de créer des populations cellulaires
particulières. Les perspectives médicales en sont importantes.
Au demeurant, nous sommes loin de pouvoir offrir à des malades
une telle thérapeutique. Un long travail reste à effectuer,
qui pourrait être mené sur les embryons surnuméraires.
Une autre possibilité consisterait à soigner les malades
par le biais de cellules jeunes qui existent dans l'organisme humain.
L'éthique est la morale de l'action. Il est possible de développer
deux logiques morales par rapport à cette question, toutes deux
recevables, l'une étant positive et l'autre négative. Nous
devons trancher sur une base d'efficacité. Les objections morales
sont nombreuses. Il va de soi qu'une loi qui autorise la fabrication d'embryons
clonés en quantité facilite les conditions de la transgression
éventuelle d'une loi qui interdirait le clonage reproductif.
Il en est de même avec le fait d'installer une armurerie au Val
Fourré ! Malgré l'interdiction de se servir d'armes, cette
mesure n'est pas prudente
Quel est le rôle du Comité consultatif national d'éthique
dans ce cadre ? Comment sont choisis ses membres?
Axel KAHN: Ce comité est pleinement consultatif et n'a
aucun pouvoir. Sur le thème du clonage thérapeutique, il
n'est pas parvenu à trouver un accord. Quoi qu'il en soit, son
rôle était de présenter le problème aux citoyens
et de dire que le consensus n'était pas possible. Les citoyens
doivent être informés de la réalité scientifique
et de la signification philosophique de celle-ci.
Le comité d'éthique est composé de 41 personnes,
nommées par les différents pouvoirs et centres de recherche.
Pouvez-vous nous en dire davantage sur les problèmes d'ordre
social liés à la possibilité d'un diagnostic prénatal
?
Axel KAHN: Je doute que les êtres humains renoncent à
la manière actuelle de faire des enfants pour ne procéder
que par clonage ! Je doute également du fait qu'un tri systématique
des embryons soit effectué. En revanche, la connaissance du destin
biologique des individus peut modifier les bases de notre société.Il
existe trois types d'assurances. Dans la sécurité sociale,
le principe dominant est celui de l'égalité. L'individualisation
du risque n'est pas considérée. Dans les mutuelles, le même
principe devrait exister, avec une mutualisation des risques. Dans l'assurance
individuelle, enfin, qui est un contrat privé, c'est l'équité
qui prime. On ne paye que pour ce que l'objet vaut. Si les tests génétiques
peuvent être utilisés, dans ce domaine, de manière
significative, ils le seront et engageront un système redoutable.
Bien évidemment, la loi peut interdire l'utilisation de tests génétiques.
Toutefois, elle ne peut pas interdire la négociation d'un contrat
avantageux pour les individus qui ont réalisé des tests
génétiques et savent qu'ils sont bons. En ce sens, un débat
doit se produire dans la société, puisque les mesures législatives
ne suffisent pas.
L'exploitation commerciale du génome humain ouvre donc des
perspectives au capitalisme. Le capital génétique de la
population Islandaise est commercialisé. Comment une telle appropriation
est-elle possible ?
Axel KAHN: La biotechnologie consiste dans la mise de la vie au
service de l'homme. Dès lors que l'on peut améliorer cela
par le biais de gènes, on aboutit à des biotechnologies
de troisième génération, qui constituent un marché
gigantesque, en termes de pharmacie ou d'agriculture. La matière
première de ce marché est le gène. Dès lors,
le gène engage la mise en place de stratégies pour s'assurer
un accès à la matière première. La prospection
génétique peut alors être équivalente à
la prospection minière
Le fait de breveter un gène constitue un acte singulier. Le brevet
est une forme de contrat entre l'inventeur et la société,
permettant à l'inventeur de profiter du fruit de son invention
pendant 20 ans. Depuis quelque temps, la brevetabilité est allée
de plus en plus en amont. Aujourd'hui, il est possible de considérer
que les gènes sont une matière première brevetable
et d'avoir des droits de propriété industrielle sur eux.
Cet aspect est dramatique, en ce qu'il freine l'accès à
la connaissance.
Quelles seraient les conséquences d'une telle appropriation
des gènes par des sociétés privées sur la
recherche et en particulier sur les maladies orphelines ?
Axel KAHN: Les maladies orphelines sont en fait orphelines de
marché. Les laboratoires doivent en effet entrer dans leurs frais
Il existe des domaines où l'économie de marché ne
permet pas de faire face à toutes les situations : la production
alimentaire et la santé. Une entreprise pharmaceutique est une
entreprise capitaliste. Ce n'est donc pas elle qui fabriquera un médicament
là où il n'existe pas de marché. La société
doit créer les conditions pour que ces médicaments soient
malgré tout fabriqués. Il convient de trouver des formes
d'entraide en dehors de l'économie de marché.
Axel Kahn est
Directeur de l'Institut Cochin, 22, rue Méchain 75014 Paris
- tél: 0140516457
kahn@cochin.inserm.fr
Politiques
sanitaires et alimentaires (OGM)
Intervention
publique de Yves Hérody , Directeur de recherche
au CNRS,
Expert en pédologie, au 8ème Congrès de la Coordination
Rurale - Lons le Saunier, décembre 2001
Sur le sol
nous avons un grand nombre de connaissances
Mais tout ce que je sais en agriculture aujourd'hui je l'ai appris avec
des agriculteurs. C'est important car cela veut dire que l'éclairage
que j'ai de la question agricole, et on va le voir de la crise agricole,
ce n'est pas un éclairage théorique ou un éclairage
d'un certain milieu.
La crise agricole est réelle, elle en a des symptômes et
des effets. La plupart des démarches que je vois aujourd'hui sont
essentiellement des démarches techniques or dans l'histoire de
l'humanité toutes les fois qu'on a fait évoluer la technique
sans se soucier du facteur humain on s'est cassé la figure. Alors
il faut faire attention de ne pas faire aujourd'hui la proposition d'un
contre système technique qui ne chercherait pas à résoudre
les causes profondes de la crise.
En ayant une bonne connaissance des conditions historiques de l'état
présent vous êtes en mesure de traiter non pas les symptômes
d'une crise mais les causes.
Les
causes de la crise agricole
La crise agricole il faut en chercher ses origines très loin. Je
la situe dans la guerre de 14. C'est le début de l'hémorragie
rurale. Mais beaucoup plus perverses ont été les conséquences
de la guerre de 14. Une espèce de paranoïa s'est emparée
de nos dirigeants afin de masquer comme d'habitude les responsables réels,
cela a été d'organiser la société, la reconstruction
de manière très jacobine qui est devenue très stalinienne.
La
pensée unique
L'organisation agricole française dès les années
20 a été une organisation de type monolithique, un seul
syndicat, une seule banque, une seule sécurité sociale,
un seul type d'enseignement, une seule idée et un seul modèle.
Des preuves : Prenons en quelques unes dans les symptômes de la
crise.
Exemples : La vache folle, le principe de fertilisation, l'analyse du
sol et enfin nous ouvrirons une parenthèse sur le système
de subventions.
Cette unicité du système agricole français s'est
justifiée au niveau politique par un souci de défense nationale.
Quand on étudie l'histoire de l'azote en France on comprend que
l'intérêt n'a pas d'abord été agricole mais
fut avant tout un problème de défense nationale qui a nécessité
cette organisation.
Le problème fondamental de la crise agricole aujourd'hui est que
le système de pensée unique en court-circuitant toute autre
pensée, tout autre système alternatif a fait que la moindre
des erreurs dans un système aussi monolithique se répercute
sur l'ensemble de l'organisation. Et lorsque je parle de cette pensée
unique ne croyez pas que c'est artificiel, il suffit de se rappeler comme
ont été traités les agriculteurs bio des années
60, tournés en dérision. Il est vrai qu'il y avait des incohérences
techniques mais faut-il leur reprocher quand il y avait tout à
réinventer. Je pourrais citer aussi des affaires de monopole et
d'hégémonie, le Jura vit encore douloureusement l'affaire
Richème.
La
vache folle
Il n'y a pas que des vérités scientifiques et techniques
mais souvent des hypothèses. Par exemple on dit que la vache folle
est la conséquence des farines de viande mais on n'en est pas sûr.
La science a un peu remplacé la religion d'avant Galilée
elle est pourrie de certitudes dont certaines sont fausses.
Il n'y a évolution que lorsque vous avez une erreur reconnue et
corrigée. Notre vache folle on ne sait pas quelle est l'origine
exacte, si ce n'est un concept scientifique totalement erroné,
une hypothèse de travail qui aurait du être une hypothèse
de progrès mais qu'on a donné comme un dogme : le dogme
de l'équivalence des aliments. On fait une ration merveilleuse
sur le papier : il faut tant d'azote, tant d'énergie, tant de ceci,
tant de cela et une fois qu'on a mis cela sur le papier on va chercher
la moins chère. Or la moins chère c'est la merde ! il faut
revoir l'intégralité de notre concept sur l'alimentation
animale et revenir à l'animal et non au modèle mathématique.
C'est la vache qui a raison c'est jamais nos modèles.
La
fertilisation
Mais on n'est pas exempt d'utiliser toutes les ressources de la modernité
pour optimiser un système sol plante au profit d'une valeur ajoutée
en agriculture. Cela me paraît être une meilleure solution
que de vouloir recycler en permanence des déchets qu'on sait être
pour des raisons énergétiques non seulement mauvais mais
pervers. On a le même problème avec les fertilisants. La
pensée unique vous dit dans le monde entier que les plantes se
nourrissent exclusivement de sels minéraux en solution dans l'eau,
donc sans engrais solubles, il n'y a pas de production possible. Totalement
idiot. Il y a des millions de plantes qui poussent sans ce système
là. Le problème est que l'on a d'autres systèmes
de fonctionnement qui sont plus pointus, plus difficiles mais lorsque
vous avez une gestion organique qui va correspondre à l'optimum
permis par votre sol à l'optimum de son fonctionnement eh bien
vous allez pouvoir minéraliser quelque chose qui semble venir d'ailleurs.
L'analyse
de terre
Quel n'a pas été mon effarement de voir que l'analyse de
routine en agriculture est restée intégralement celle qui
a été publiée en 1933 par Demolon et Leroux. Elle
correspond exactement aux objectifs de l'époque, à un mode
agricole aujourd'hui obsolète car il a engendré la crise.
Pendant ce temps là dans les universités, les centres de
recherche, chez les scientifiques on faisait un progrès considérable.
Dès 1955 on connaissait toutes les lois de fonctionnement organique
des sols. On connaissait l'ensemble de la valorisation de l'altération
des minéraux dans le sol, on avait toutes les informations nécessaires
pour comprendre comment une plante pousse et va organiser le carbone et
l'énergie. Et pendant ce temps là l'agriculture restait
dans un état de sous développement scientifique dont je
n'ai pas encore compris l'origine. Est-ce le hasard ? Je n'y crois pas.
Est-ce une volonté ? Sans doute. il faut changer non pas la technique
mais l'approche humaine. Il est fini le temps où l'on vous fait
une ordonnance : " dis-moi ce que je dois mettre dans mon champ et
fous-moi la paix avec tes théories ".
Le
rôle du conseiller
Aujourd'hui le rôle du conseilleur (qui n'est pas le payeur mais
le payé ! ) n'est pas de vous donner la solution mais de vous amener
les éléments d'une réflexion et en définitive
la solution c'est vous qui devez la trouver, y compris de ne pas suivre
la conclusion à laquelle on arrive, si intuitivement vous vous
dites j'ai envie d'essayer autre chose, c'est votre droit le plus fondamental.
L'agriculture a souffert d'un sous développement de la formation
et de l'information, eh bien rattrapons le temps perdu en ayant de la
formation de haut niveau sans cesse répétée.
Redonner aux paysans l'autonomie de décision :
Quand j'arrive dans une ferme bien qu'étant spécialiste,
je n'ai pas la solution comme un grand Gourou qui arrive et qui sait tout.
C'est la rencontre de quelqu'un qui a eu la chance de voir une multitude
de situations et de bêtises et de quelqu'un qui est chez lui, et
qui finit en voyant toujours son sol par ne plus le voir. Lorsque j'entends
les analyses de la crise aujourd'hui tout le temps je vois revenir la
notion de production. Tout est centré sur la production. Ne faudrait-il
pas imaginer un jour recentrer un peu sur le producteur et non pas sur
la production. La morale de base consiste à savoir le bien et le
mal, je l'applique d'une façon très pragmatique au bien-faire
et au mal-faire. Qu'est-ce que la qualité si ce n'est le résultat
d'un bien-faire.
Les
subventions
Un système de subvention va toujours favoriser celui qui cherche
à le contourner. Autrement dit la subvention favorise plus le tricheur
que l'honnête homme. Comme c'est un système qui en contrepartie
collecte de l'information jusqu'au nombre d'ufs pondus par la poule
de la voisine, cela permet un contrôle total. Je fais un parallèle
avec l'aide humanitaire, il y a des fois l'agriculture est quasiment de
l'aide humanitaire, eh bien j'ai pu voir les ravages effarants d'une aide
humanitaire de longue durée dans les pays en voie de développement.
Le
fruit du travail
Attention, je conçois une aide d'urgence, l'aide du coup dur,en
cas de catastrophes climatiques. (On a une société riche
qui produit de la richesse en continu, utilisons là pour ça).
Mais un système d'aides continu aboutit toujours à des effets
pervers. La monoculture produit par exemple des effets pervers sur des
sols qui ont perdu la moitié de leur potentiel de fertilisation
naturelle en moins de 50 ans là où ils auraient du mettre
1 000 à 1 500 ans, c'est l'effet pervers d'une culture assistée.
On ne cultive plus alors en fonction du sol mais en fonction de ce qui
paye le plus. En plus et je vais vous faire mal mais le système
de subventions, atteint votre dignité. Ici vous êtes au pays
des " fruitières ", ce n'est pas le travail qui fait
la grandeur de l'homme, c'est le fruit du travail, parce que dans le fruit
du travail on y trouve la fierté, avec la subvention vous la perdez
votre fierté, vous n'en avez plus rien à faire de ce que
vous faites.
Quand on voit la douleur aujourd'hui des éleveurs confrontés
à l'ESB dont on emmène les bêtes, c'est pas seulement
du pognon contre les bêtes ! L'immense souffrance intérieure
n'a pas de prix. Ce n'est pas économique mais attention : une société
ne vit pas que d'économie. Elle s'enrichit d'économie mais
elle ne vit pas d'économie. Ce fruit du travail c'est celui sur
lequel il faut recentrer l'agriculture.
Extraits de
quelques réponses aux questions des congressistes<br>
Sur
les analyses
Il existe une vingtaine de techniques différentes pour la CEC,
pourquoi la méthode internationale a-t-elle retenu celle qui permet
de conclure au plus grand apport d'engrais ? !
Cela pose problème.
Il faut faire attention au fait que la connaissance d'un sol, ce n'est
jamais le laboratoire qui vous la donnera. Vous devez d'abord et avant
tout aller dans votre parcelle, ouvrir un trou, observer. 80 % de l'analyse
se fait à l'observation et 20 % c'est le laboratoire qui aide à
comprendre.
Qualité
et sol
Plus on va aller vers " l'organic farming ", c'est à
dire d'abord l'optimisation des matières organiques et des cycles
pedo plus il faut être technique, vous avez moins droit à
l'erreur. 2ème aspect de la question : la qualité cela reste
encore un mot. On n'a pas beaucoup de critères pour définir
la qualité. On ne paye pas la qualité parce qu'on ne sait
pas la mesurer.
Dans les vins, on reconnaît facilement la qualité, pour les
céréales c'est beaucoup plus difficile.
Si les sols du monde étaient correctement cultivés non pas
au maximum mais à l'optimum permis par chaque sol on pourrait nourrir
20 fois la population mondiale actuelle sans avoir recours aux OGM etc
Là aussi il faudra vous enlever de la tête cette espèce
de désinformation qui consiste à dire qu'on peut faire n'importe
quoi, n'importe où. La gestion organique lorsqu'elle correspond
exactement au potentiel du sol permet non seulement des rendements élevés
mais aussi de faire durer l'outil de production. Elle ne l'épuise
pas.
Boues
Avec les engrais azotés dont je viens de vous parler on a encore
sollicité les paysans que l'on venait de saigner à la guerre
de 14 pour leur dire : vous avez un rôle social à jouer.
Les boues aujourd'hui, même problème : rôle social
de l'agriculture.
Je suis clair et net : l'agriculture n'a pas besoin des boues. C'est pas
moi qui le dit, c'est le 1er rapport de l'académie de médecine.
Le problème des boues n'est pas les métaux lourds qu'il
faut regarder par rapport à la mobilité dans le sol et au
dosage. Quand on dose c'est mieux que quand on ignore tout. Par contre
le risque microbien est majeur, car les boues de station sont issues d'un
procédé par oxydation des microbes donc il va sélectionner
des microbes les plus résistants à l'oxydation. Or le sol
fonctionne aussi comme ça par oxydation mais il est moins performant
car il consomme beaucoup moins d'énergie extérieure qu'une
station d'épuration. Donc vous ne pouvez pas demander à
un sol de maîtriser des microbes qui sortent d'un processus qui
les a renforcés. Or les deux microbes les plus fréquents
dans les boues sont (source Ecole de Santé de Rennes) la salmonelle
et la listéria. Donc aujourd'hui et notamment dans la zone à
Comté la situation est claire : les boues non seulement vous n'en
avez pas besoin mais en plus pour un fromage au lait cru si vous voulez
le tuer mettez des boues.
Labour
ou non labour
Il est vrai que certains sols sont esquintés par le labour et il
est aussi vrai que d'autres demandent à être labourés.
Il n'y a que des situations particulières et régionales.
Ce qui est valable dans une ferme et même parfois seulement dans
une partie de la ferme est déconseillé ailleurs.
En Seine et Marne j'ai eu à traiter un sol qui après 6 ans
de méthode culturale simplifiée est devenu intégralement
pétrifié, pris en masse, compacté. Il n'y a plus
qu'une solution, c'est de le remettre en forêt.
Donc travail optimal avec réflexion sur l'outil. Après l'environnement
ne sera plus un souci mais une conséquence. Opposer agriculture
et environnement, dire que l'agriculture ne peut être que polluante
est imbécile. Certes une pollution, c'est une pollution mais c'est
aussi un énorme cri d'alerte du sol qui dit halte, au feu.
Les autres
méthodes
Toutes les fois que j'entends dire qu'une méthode va sur tous les
sols, je me mets en colère. Cela n'existe pas. Il n'y a aucune
méthode au monde qui puisse aller dans tous les sols pour la simple
et bonne raison que tous les sols sont différents et que certains
demandent le contraire des autres. C'est le produit qui a raison et qui
justifie la méthode. Quand une technique devient un dogme, je suis
contre par principe. Une technique qui fait partie d'un ensemble d'outils
que l'on amène à l'agriculteur en tant que système
de décision : je suis pour.
La méthode PIGEON est très bien adaptée à
certains sols. Il y a des sols où ça ne va pas du tout.
Je ne suis pas contre tout, non je suis contre rien du tout,
On ne fera pas l'économie d'une révolte dans les années
à venir car il y a tout un système de verrouillage qui fait
qu'on ne peut pas laisser l'évolution agricole se faire par ceux
qui sont à l'origine de la crise. Mais prenez garde à ce
qu'en agissant comme ça d'une manière désespérément
humaine vous ne reconstruisiez pas les mêmes causes qui produisent
les mêmes effets.
Evitez l'organisation monolithique, évitez de décider à
la place des autres et redonnez à chacun d'entre vous son pouvoir
de décision, y compris de nous dire zut.
NDLR : On est loin de l'agriculture raisonnée ! ! !
Gibier
et environnement
Le CTE était une bonne idée qui devient perverse. On ne
peut pas à partir d'un système mauvais corriger les choses
par des décisions techniques. Il faut d'abord changer le système.
Concernant l'environnement au sens général du terme, il
m'est toujours apparu que le paysage ce n'est pas une fin en soi, c'est
une conséquence. Les jardiniers du paysage, désolé,
c'est une vision de citadins. Si la chasse est facteur d'équilibre,
cela me paraît correct. Quand c'est un "viandar" qui tue
pour vendre, je suis contre.
La nature ne fait pas de cadeau, si on laisse une espèce se développer
aux dépens des autres cela peut avoir des conséquences fâcheuses,
exemple le développement des campagnols.
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